La bêtise économique

L’actualité économique, côté pile, côté face, par Catherine Malaval et Robert Zarader

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Rouge baiser

Posted by labetiseeconomique sur janvier 16, 2009

Ce mois-ci, les PUF ont vendu 150 exemplaires du « pavé rouge », le Capital de Karl Marx. Rouge comme le petit livre rouge. Et soudain on se souvient d‘un pavé rouge, deux mêmes, deux tomes publiés aux PUF : Histoire économique et sociale de la France, 1880-1950, 1950-1980. Le « Braudel-Labrousse ».
Quelques minutes plus tard, le nez dans la bibliothèque, on feuillette l‘index. « Crises et cycles », nous y voilà. Tiens, pas de crises sans cycles? « On a cru éliminer les cycles mais aujourd’hui la réalité se venge », analysait récemment Christian Schmidt. «  Le National Bureau of Economic Research, qui est aujourd’hui la seule institution à travailler sur les cycles, a tiré très tôt la sonnette d’alarme ». Marx, Keynes, beaucoup de vieux ténors de l’économie sont évoqués depuis le début identifié de la crise. Que reste-t-il aujourd’hui de Juglar et Kondratieff ?

« Crédit public », « Crises », « Crises et cycles », « Croissance ». Ainsi va l’index du Braudel-Labrousse, dans une étonnante promiscuité linguistique, qui sonne comme un plan de relance.

Extrait (tome 1, page 136) : « Fréquemment, en 1889-1890 comme en 1881-1882, c’est dans la sphère de la circulation de l’argent (Bourse-banque) que se produisent les craquements préalables. (…) La mécanique de la crise boursière est toujours élémentaire : la rudesse de la chute est proportionnelle à la hauteur de la spéculation. »

 

 

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Essai d’interprétation de la crise, à travers les théories marxistes ou néolibérales

Posted by labetiseeconomique sur janvier 10, 2009

Pour donner une interprétation de la crise actuelle, de nombreux économistes et observateurs ont interrogé la théorie économique. Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous les gouvernements évoquent de manière explicite ou implicite – depuis le début de la crise – un retour aux théories de Keynes. Cette évocation tient surtout aux politiques économiques qui partout – aux plans nationaux ou internationaux (Europe, G20, G7, FMI …) – s’inspirent des doctrines keynésiennes de relance. De manière plus rare, certains essaient de donner une lecture de la crise qui fasse appel à des interprétations différentes, marxistes ou néo-classiques (ou libérales).

Avant d’aborder les grandes lignes de cette interprétation, un bref rappel de la chronologie et des formes de cette crise est nécessaire. En guise d’introduction : histoire d’une crise. On peut considérer que depuis le début des années 2000, une bulle s’est développée aux Etats-Unis au sein du secteur de l’immobilier résidentiel (en d’autre terme celui de la propriété individuelle). Par le jeu du marché de l’immobilier et grâce à « la complicité » rapide du secteur bancaire, le prix des maisons a augmenté tout en permettant aux ménages peu aisés d’accéder eux aussi à la propriété individuelle grâce à des prêts hypothécaires, désormais célèbres, les subprimes.

Pour continuer d’exister et de croitre, le secteur immobilier avait besoin d’un flux constant de nouveaux clients et donc d’une demande croissante de maisons individuelles et de crédits associés. La bulle immobilière appelait ainsi de manière mécanique à son gonflement permanent. Mais dès 2006, on note les premiers signes d’un essoufflement, voire d’un premier éclatement de cette bulle. La demande des ménages américains commencent en effet à ralentir, les prix de l’immobilier stagnent avant de baisser. Par construction, la mécanique même des subprimes ne pouvait fonctionner sans une augmentation permanente du prix des logements puisque c’est sur cette base que les emprunteurs « à risque » pouvaient faire face aux remboursements de leur crédit. Face à des dizaines de milliers de défauts de paiement, la mise sur le marché des logements saisis a tout à la fois donné à voir cette crise avec force et en plus l’a aggravé en faisant grossir les stocks et le marché. C’est la fin du premier acte où la crise est en apparence américaine et financière.

L’industrie financière à l’origine de la bulle s’est adaptée à la situation durant cette période des années 2000 en mettant au point de nouveaux type de prêts, de plus en plus risqués et sophistiqués. A posteriori, force est de constater que les contrôles nécessaires sur ces produits n’ont  visiblement pas fonctionné. Ce qu’on appelle la titrisation (regroupements de plusieurs milliers de créances dans un même contrat ou une même obligations) a permis de transférer les risques en vendant ces produits financiers très particuliers à des milliers d’investisseurs partout dans le monde. Par ce processus, l’effet subprimes se généralise et devient mondial en touchant les institutions financières et bancaires très largement en dehors des Etats-Unis.

Progressivement, le nombre d’emprunteurs subprimes défaillants a augmenté dans une telle proportion que ces obligations titrisées sont passées sous le seuil de rentabilité. Cela a entrainé des pertes considérables pour un grand nombre de banques et d’institutions financières, conduisant même certaines à la faillite. L’ampleur de ce phénomène si elle commence à être perçue reste encore probablement à quantifier de façon précise.

 

Difficultés ou faillites bancaires (Lehman Brothers), intervention massives de l’Etat dans le secteur bancaire (Fannie Mae, Freddie Mac) partout dans le monde, et d’abord aux Etats-Unis, la crise financière est bien réelle et elle va très normalement touchée de plein fouet l’économie réelle. Les Etablissement financiers très affaiblis octroient de moins en moins de crédit aux entreprises, or la croissance de ces acteurs dépend pour beaucoup de l’accès aux marchés des capitaux et du crédit.

 

Aujourd’hui la crise est donc globale, financière et réelle. Elle a conduit à des plans de relance massifs partout dans le monde et au constat actuel des premiers signes de récession et d’accélération du chômage. Américaine et financière en apparence à ses débuts (premier acte), on vit aujourd’hui le deuxième acte d’une crise qui est mondiale et globale (financière et réelle, économique et sociale). C’est sur cette base qu’on peut essayer d’appliquer les interprétations d’inspiration néo-classiques ou marxistes.

 

I. L’interprétation « néo-classique » de la crise : turbulences d’une économie qui ne permet pas aux marchés de fonctionner pleinement

 

Si on essaie de développer une analyse de la crise d’un point de vue néo-classique, l’essentiel de l’argumentation va porter sur la dimension financière de la crise et sur un dysfonctionnement prétendu des marchés. Le focus de l’analyse porte plus sur le second acte de la crise telle qu’on l’a décrite précédemment. Tout d’abord, comme à chaque crise, les néoclassiques ont tendance à évoquer les turbulences d’une économie libérale plutôt qu’une crise. La notion de crise est souvent ignorée ou niée par les néo-classiques, ils admettent tout juste des dysfonctionnements de marché qu’ils imputent à différents facteurs sur lesquels nous allons revenir. Pascal Salin n’écrit il pas encore fin 2008 : « Le capitalisme financier est universel et a de beaux jours devant lui, tout simplement parce qu’il n’est pas une création arbitraire, mais l’expression d’innombrables processus spontanés créés pour répondre aux besoins des être-humains. »

Tout est dit ou presque sur l’interprétation néoclassique. Le marché financier -comme tous les autres marchés- est une création naturelle, optimale dès lors que rien d’externe ne vient en perturber le fonctionnement. Le système est vertueux, il doit permettre tout à la fois une orientation efficace de l’épargne vers les activités rentables et une répartition équitable des risques. Pour les néo-classiques, les difficultés actuelles tiennent exclusivement à ce que des facteurs externes n’ont pas permis ce fonctionnement optimal. La crise financière serait due avant tout à l’intervention de l’Etat. Les gouvernements auraient multiplié la création d’autorités de régulation -nationales et internationales- dont les contrôles et les actions sont non seulement inefficaces mais nuisent au fonctionnement des marchés financiers. Ces marchés pouvaient selon eux s’organiser de manière bien plus efficace en s’autorégulant. Les règlements ont modifié les comportements, participés paradoxalement à une mauvaise information des acteurs et conduit à une répartition infondée des risques. Selon eux, l’autorégulation des marchés et les échanges d’information naturels qui en seraient ressortis auraient permis d’éviter ces imperfections. On retrouve les axiomes clés de la pensée néoclassique : primauté du marché sur toutes les autres formes d’organisation économique, information et transparence nécessaire…

 

Mais au-delà de ces principes très classiques de l’analyse libérale, les néoclassiques dénoncent dans leurs argumentaires actuels, l’interventionnisme et la politique monétaire américaine menées depuis une décennie. Principal accusé, Alan Greenspan et sa politique : les turbulences actuelles de l’économie seraient dues à l’instabilité des politiques monétaires, une gestion désordonnée des taux d’intérêt et une stratégie de change (dollar) au service de politique commerciale américaine. Pour eux, la politique monétaire -qui n’est  évident pas contrôlé par le marché dans ces situations- est l’expression parfaite de l’inefficacité d’une intervention publique décidée arbitrairement par des autorités à des fins politiques ou idéologiques (croissance forcée des Etats-Unis), et non strictement économique.

En effet, dans la théorie néoclassique, le niveau des taux d’intérêt marquent le prix du capital et il doit s’ajuster en fonction des offres et demandes de fonds prêtables. En pratiquant volontairement une politique de taux d’intérêt bas, Alan Greenspan a biaisé le fonctionnement du marché et l’allocation optimale des ressources. Les ménages ont consommés et se sont endettés dans des conditions « exceptionnelles » que jamais un marché naturel néoclassique n’aurait rendu possible. La politique monétaire menée a ignoré ce principe. Les taux d’intérêt ne représentaient donc en rien les prix de marché.

Le jeu des autorités monétaires est d’autant plus déstabilisant pour les marchés dans la mesure où pour les néoclassiques la monnaie n’est qu’un voile, et plus une variable d’ajustement qu’un paramètre fondamental de l’économie.

 

Et pour conclure, Pascal Salin écrit : « Sur le long terme, la crise actuelle apparaitra comme un simple accident de parcours qui aura peut être permis de liquider les entreprises financières les plus mal gérées. La plus grande menace vient du renforcement probable des réglementations.

 

II.L’interprétation « marxiste » de la crise : à l’origine une crise classique de surproduction… mais aussi le résultat des contradictions du capitalisme.

 

Comme bien souvent s’agissant des interprétations marxistes, elles peuvent très vite différer voir même apparaitre totalement contradictoires. Deux citations récentes pour l’exprimer, Paul Jorion, économiste français vivant aux Etats-Unis, réfutant l’analyse de Marx écrit ainsi : « Karl Marx appartient, bien entendu, au camp des pessimistes puisque le capitalisme présente, selon lui une prédisposition à disparaitre un jour à l’occasion de l’une de ses crises majeures qui signera alors son extinction. » alors que Jacques Attali dans Les Echos du 14 novembre 2008 écrit de façon de façon tout aussi catégorique : « Marx aurait analysé cette crise comme un soubresaut ».

Fin du capitalisme ou simple soubresaut : le grand écart des interprétations prêtées à Marx est d’emblée impressionnant. Pourtant, si l’on en reste aux racines de l’analyse des crises par Marx, on est assez proche, au moins à l’origine de cette crise, d’une crise classique de surproduction.

Dans le cas présent, on aurait assisté à une crise de surproduction de logements individuels aux Etats-Unis c’est-à-dire du point de vue marxiste à une marchandise produite en quantité pour être échangé (valeur d’échange) contre de l’argent. Pour consommer cette marchandise, encore faut-il posséder l’équivalent de sa valeur d’échange en argent, en d’autre terme il faut pouvoir l’acheter. Les crises de surproduction adviennent quand les producteurs des marchandises ne peuvent plus rencontrer des clients possédant suffisamment d’argent pour les acheter toutes à leur valeur d’échange. Pour les marxistes, c’est ce dédoublement de la valeur, en marchandises et en argent, qui crée la possibilité des crises générales de surproduction capitaliste. Avec cette grille de lecture il n’est pas étonnant que différents économistes aient fait le parallèle entre d’un coté, la surproduction de maison individuel aux Etats-Unis, et leur contrepartie en argent, en l’occurrence, artificiellement offerte grâce aux prêts hypothécaires (subprimes). La baisse de la valeur d’échange des maisons individuelles et l’incapacité de trouver des acheteurs faute d’argent, a conduit à la crise.

 

La crise est ainsi l’expression de ce que Marx désigne comme les contradictions du capitalisme. Si la vente des marchandises, ici les logements, a leur valeur n’a pas lieu ou n’a lieu qu’en partie, les capitalistes ne pourront pas recommencer le procès sur une échelle élargie. Cela peut arriver aussi bien à un capitaliste individuel qu’à l’ensemble des capitalistes c’est-à-dire au capital dans son ensemble. La reproduction élargie du capital qui est vital pour le système selon Marx est momentanément interrompu. En résumé, pour Marx la valeur doit non seulement être produite sous forme de marchandises mais aussi convertie sous forme d’argent. Si cette équation n’est pas remplie, la crise est possible.

 

Dans le cas présent, il y une évidente « similitude » avec ce qui s’est passé aux Etats-Unis en matière de logements. Pour prolonger l’interprétation marxiste, il faut aussi tenir compte de la façon dont la demande a été rendue solvable de façon artificielle.

 

La politique monétaire menée -associée à la croissance de la bulle financière- a permis un accès massif au crédit des ménages américains même défavorisés. Politiquement et économiquement, la distribution de ce revenu d’endettement s’est largement faite au détriment de la progression du salaire. Pour les marxistes, c’est une option idéologique qui vise à casser le rapport salarial classique et précarise de fait les travailleurs. Derrière cette mécanique qui distribuait du crédit plutôt que des salaires, les marxistes perçoivent deux objectifs du système : remettre de fait en cause la valeur travail et imposer une idéologie conservatrice du « tous propriétaire ». Pour eux, cela dessine une société américaine où l’on voit d’un coté des salariés au travail mais précarisé et insuffisamment payé, d’un autre coté une incitation permanente à l’accession à la propriété. C’est alors le développement de masse du crédit hypothécaire à risque qui est la solution imaginé pour résoudre cette équation néolibérale.

 

 

Au delà des Etats-Unis, au plan mondial, on retrouve les grandes lignes de ce mouvement des salaires, de la consommation et de l’investissement comme une explication de la crise.

Michel Husson montre l’importance de la croissance du profit non accumulé (non réinvestit dans le cycle de production) qui résulte de deux mouvements : le recul généralisés des salaires et la stagnation voire le recul des taux d’accumulation malgré la restauration des taux de profit. Dès lors, en posant la question suivante  -« Si la part des salaires baissent et si l’investissement stagne, qui va acheter la production ? »- il rejoint les interprétations marxistes de surproduction ou sous-consommation. La seule réponse possible comme il le démontre est que la consommation issu des revenus non salariaux (stock-options, rémunération financière, distribution de crédits à risque…) compense la baisse de la consommation salariale. 

 

C’est la finance qui sert à réaliser cette compensation globale face à la baisse des revenus salariaux, elle joue un rôle a part entière ; comme le dit Michel Husson « la finance n’est donc pas un paradis sur un corps sain. Elle se nourrit du profit non investit, mais avec le temps, elle acquiert un degré d’autonomie qui renforce ce mécanisme (…) Cette concurrence pour un rendement maximal élève la norme de rentabilité et raréfie un peu plus les lieux d’investissement jugé rentable, dégageant ainsi de nouveaux capitaux libres qui vont à leur tour partir à la recherche d’une hyper-rentabilité financière. Ce cercle vicieux repose encore une fois sur une répartition des revenus défavorable aux travailleurs et à la reconnaissance de leur besoin sociaux. ».

A travers cette analyse, on retrouve les mécanismes qui conduisent à une déformation du partage de la valeur ajoutée entre profits et salaires et la façon mécanique dont la crise financière se propage à l’économie réelle.

  

En guise de conclusion, entre les néoclassiques et les marxistes, les keynésiens ?

 

Il est difficile au regard des interprétations néoclassiques et marxistes de conclure à la pertinence totale de l’une ou l’autre des interprétations. D’un coté les néoclassiques apparaissent très optimistes et souvent loin des réalités de marché (information imparfaite, dysfonctionnement…) en analysant cette crise comme la turbulence d’une économie qui redeviendra très vite prospère, de l’autre, les marxistes pessimistes y voient la croissance inexorable des contradictions du capitalisme et le germe de son autodestruction. Dès lors, même si leur analyse présente comme on l’a vu un intérêt véritable, ils n’offrent par construction aucune analyse des issues de la crise.

En cela, Keynes et les postkeynésiens sortent « vainqueurs » non seulement des interprétations de la crise mais aussi et surtout des politiques nécessaires en matière de sortie de crise : politique de relance, intervention publique, coopération des Etats et conjointement retour  aux politiques économiques des Etats-nations… partout on retrouve les grands principes de la théorie keynésienne.

 

RZjunior.

 

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