La bêtise économique

L’actualité économique, côté pile, côté face, par Catherine Malaval et Robert Zarader

Pirates contre liberticides : halte au faux débat sur la copie illégale dans l’Internet !

Posted by labetiseeconomique sur novembre 18, 2008

Article (version longue) paru dans La Tribune (18 novembre 2008), « marier culture et croissance économique au XXIe siècle », points de vue croisés, avec Renaud Donnadieu de Vabres, ex-ministre de la Culture, membre du comité directeur du forum d’Avignon.

 

Une fois encore, les parlementaires débattent du respect de la propriété intellectuelle par les internautes. La « copie illégale », pratiquée quotidiennement par des millions de Français, suscite un débat censé opposer d’un côté des tenants du respect de la liberté individuelle, de l’autre des tenants du respect des droits de propriété intellectuelle. Liberté contre propriété, pourquoi opposer d’emblée deux droits fondamentaux conciliables dans tous les autres secteurs d’activité ? Il faut sortir de cette opposition artificielle pour comprendre la portée et l’enjeu de la révolution numérique et par là-même les effets réels de la copie illégale.

 

Le piratage intervient au pire moment de la révolution du numérique, celui où deux phases critiques sont simultanément à l’œuvre dans l’économie réelle des biens culturels : d’une part celle de l’adaptation des modèles économiques existants qui conduit à des restructurations fortes, d’autre part celle concomitante de l’émergence de nouveaux modèles économiques.

 

Musique, films, programmes télévisuels, livres : autant de productions intellectuelles, culturelles et créatives aujourd’hui « numérisables ». Et si ces œuvres sont toutes affectées par la baisse drastique de leurs coûts de duplication et de distribution, il reste que leurs coûts de création et de production, eux, n’ont pas été bouleversés. Sauf à ce que créateurs et producteurs disparaissent économiquement et socialement, ce que personne ne souhaite dans un pays si attaché au droit à « l’exception culturelle », il est nécessaire d’assurer économiquement leur place dans cette chaîne de valeur qui, rappelons-le, dépend entièrement de leur faculté à « produire de la création ». Or, si le paiement des droits, seul support viable à la rémunération des créateurs et producteurs, n’est plus assuré en raison de la pratique incontrôlable de la copie illégale, nous assisterons inévitablement à l’effondrement du cœur de l’économie des biens culturels : la création et la production, après avoir assisté à la faillite de l’édition et de la distribution.

 

Face aux défis et aux opportunités offertes par la révolution numérique, l’enjeu économique n’est aucunement de préserver un intenable statu quo en matière de production, distribution et consommation de biens culturels, mais au contraire d’assurer que le processus de « destruction créatrice » cher à Schumpeter et aux acteurs du secteur puisse se développer. Dans une période de mutations du marché où une phase d’innovation majeure est à l’œuvre, Schumpeter démontre comment le processus de « destruction créatrice » intervient pour bousculer les anciens modèles économiques et les remplacer à terme par de nouveaux, plus efficients.

 

En la circonstance, force est de constater qu’il ne reste que la seule notion de destruction. Et en l’occurrence c’est la création que l’on détruit… cherchez l’erreur. Le mode de production et de consommation des biens culturels subit en effet une destruction des repères économiques de base sans que les nouveaux modèles (musique en ligne, Video on Demand,…) puissent s’installer.

 

Les incertitudes que fait peser la copie illégale sur les retours sur investissements bloquent tout simplement la naissance de nouveaux modèles économiques. Tout cela dans la plus grande des confusions. Ainsi, le grand public ne fait-il aucune différence entre un bien proposé « librement », c’est-à-dire sans droit de propriété qui devrait lui être naturellement attaché, et le modèle économique grandissant du « gratuit ». Pourtant la différence entre les deux est énorme : dans le cas du bien proposé « librement », il y a transgression du droit d’auteur et de propriété, en d’autres termes piratage ; dans le second, celui du modèle du « gratuit », il y a respect et assurance d’une rémunération des droits par d’autres recettes, essentiellement publicitaires. On peut imaginer que le modèle du gratuit puisse prospérer à terme dans l’univers numérique, à une réserve vitale près : qu’il ne soit pas « tué » par la concurrence directe de biens circulant «librement» entre des consommateurs sans respect des droits de propriété.

 

La copie illégale interdit la croissance qui devrait succéder à la disparition des anciens modèles. Pire même, elle constitue déjà un fléau social mesurable. Nous évaluons l’empreinte économique en France de la copie illégale (sur le cinéma, la musique, la télévision et le livre) à une perte de 1,2 milliard d’euros en 2007 et à 10.000 emplois détruits en prenant en compte les effets directs (de la conception des œuvres à leur distribution) sur ces filières et les effets induits sur le reste de l’économie.

 

Mais un nombre encore plus important de personnes est concerné par cette destruction d’emplois, au regard du statut d’intérimaire très répandu dans l’industrie culturelle. Le désordre économique créé par la copie illégale n’est ni un problème moral ni un simple facteur d’incertitude pour la seule rentabilité des investissements, il est aussi et surtout une source supplémentaire de précarité pour les femmes et les hommes qui vivent souvent déjà difficilement de la création artistique.

 

Pour éviter que 10 000 autres emplois soient à nouveau détruits d’ici à 2012, au moment de l’avènement de la « France numérique », il est indispensable de laisser davantage d’espace économique à de nouveaux modèles innovants en garantissant une rémunération des droits de propriété intellectuelle. Sans quoi le nombre de créateurs et de producteurs français risque de se réduire comme peau de chagrin… Autrement dit, il n’est d’autre question que celle de la survie d’une industrie à part entière, que rien n’invite à être entièrement à part, sans respect des droits de propriété et des emplois qu’elle génère.

 

Laurent Benzoni, Professeur à l’Université Paris 2, Tera Consultants / Philippe Hardouin et Robert Zarader, co-présidents d’Equancy&Co

« L’Impact économique de la copie illégale des biens numérisés en France. Quand le chaos économique s’immisce dans la révolution technologique. », Étude Tera Consultants / Equancy&Co.

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