La bêtise économique

L’actualité économique, côté pile, côté face, par Catherine Malaval et Robert Zarader

Perte d’identité aux Caisses d’Epargne (paru dans La Tribune, 30 octobre 2008)

Posted by labetiseeconomique sur octobre 30, 2008

Tribune parue dans la rubrique Opinions. « Les relations que l’entreprise entretient avec sa culture et son histoire sont propres à chacune d’elles, écrivait l’historien François Caron, en préface d’un ouvrage consacré aux 75 ans de la Caisse Centrale des Banques Populaires. Une identité trop affirmée, trop respectueuse des traditions, peut-être un obstacle à son adaptation à l’environnement macroéconomique et devenir mortelle. A l’inverse, une gestion fondée sur une quête ininterrompue de la modernité qui rejette, sans ménagement, l’héritage du passé, peut déboucher sur une perte d’identité, tout aussi mortelle. La culture d’entreprise peut tout à la fois la détruire ou la sauver ».

 

A l’échelle de l’histoire bancaire et du crédit populaire, sur fond de crise financière mondiale, en quinze jours à peine, deux événements ont brutalement marqué la fin d’une époque : l’affaire des 600 millions des Caisses d’épargne (750 millions apprendra-t-on plus tard), des fonds propres joués sur la table du grand casino et perdus en deux temps trois mouvements par quelques traders échappés de la matrice de l’économie, et l’annonce d’un rapprochement possible avec les Banques Populaires. En vingt-cinq années d’une quête ininterrompue de modernité, ces deux groupes bancaires génétiquement liés à l’économie réelle ont ainsi voulu à tout prix pratiquer les mêmes métiers que leurs concurrents – les grandes banques diversifiées – et, au risque d’y perdre beaucoup, ont joué avec leur identité. Ah, être une banque comme les autres, financière et internationale, le rêve enfin réalisé pour les Caisses d’épargne, après tant et tant d’années de condescendance des banques de La Place puis vingt-cinq années de développement accéléré depuis cette loi de 1983 qui permit « la métamorphose en groupe bancaire moderne ». S’en suivit la prise de contrôle d’Ixis, la création de Natixis, le rachat de Nexity et bien d’autres opérations. Finalement, près de deux siècles après la création des premières Caisses d’épargne en 1818, quel grand écart avec le projet philanthropique de leurs deux fondateurs, le baron Benjamin Delessert et le duc François de La Rochefoucauld-Liancourt ! Et pourtant quelle formidable actualité des mots et des ambitions de ces deux hommes! N’espéraient-ils pas tous deux « faire comprendre au peuple les bienfaits, on peut presque dire, les miracles de l’économie », défendant, par la pratique de l’épargne, une morale fondée sur le travail et la prévoyance individuelle?

 

En octobre 2008, peu de bienfaits pour le peuple, une morale introuvable et point de « miracles de l’économie » pour les Caisses d’épargne et leurs dirigeants… Mais dépassons un moment l’incident à 600 millions pour nous interroger sur le sens caché du rapprochement programmé et aujourd’hui contraint de ces deux institutions nées d’ambitions différentes, l’une pour le soutien du crédit populaire, l’autre, pour celui des petites et moyennes entreprises. Ce sens caché, c’est celui évoqué par une étonnante combinaison de l’héritage idéologique libéral du XIXe siècle et de l’héritage idéologique radical de la IIIe et de la IVe République ! A leur création et durant les Trente Glorieuses, tant les Caisses d’épargne que les Banques Populaires ont en effet constitué une pièce maîtresse d’un projet social et politique, destiné d’une part, à insuffler des comportements capitalistes, l’épargne, l’investissement, etc., dans les milieux populaires, d’autre part à favoriser l’assise sociale et l’essor d’une classe moyenne principalement composée de petits entrepreneurs. L’histoire de ces banques se confond avec l’histoire de leur clientèle historique, les classes moyennes notamment, qui a joué le rôle structurant que l’on sait dans la croissance économique et le développement d’une consommation de masse, et figure au cœur de la crise sociale actuelle. Vingt-cinq ans de banalisation des Caisses d’épargne et des Banques Populaires, c’est aussi vingt cinq ans d’éloignement de cette clientèle qui leur était naturelle.

 

L’Etat a favorisé en permanence la consolidation du lien entre ces groupes bancaires et une classe moyenne dont il faisait son socle politique. Durant l’entre-deux-guerres, l’Etat a donné aux Banques Populaires les moyens d’exister tandis que les Caisses d’épargne bénéficiaient avec La Poste, du monopole de la distribution du Livret A. Même si l’Etat n’est plus le financier des Banques Populaires depuis longtemps et que la banalisation du Livret A est programmée au 1er janvier 2009, la « colère » gouvernementale contre les Caisses d’Epargne et leurs dirigeants à la suite de cet incident à 600 millions d’euros reste une illustration du rapport inconscient et du lien génétique qui lient l’Etat au futur groupe bancaire. C’est une première lecture de la colère du Président. Une seconde lecture existe, plus politique celle-ci. Alors que le désenchantement des Français s’accroît à mesure que décroît leur pouvoir d’achat et que la crise financière devient récession, cet obstacle inattendu n’a-t-il pas mis à mal, ne serait-ce qu’en apparence, son projet politique qui vise l’émergence d’un nouveau capitalisme populaire national, exprimée dans les mots et dans cette ambition « récente »  de refonder le capitalisme, du désormais célèbre Discours de Toulon aux prochaines Assises de l’UMP? Aux côtés de grandes banques internationales comme BNP Paribas, nécessaires pour affronter un concert de concurrence mondiale, ce néo-capitalisme a plus que jamais besoin en temps de crise de « sa » banque. Fort de ses liens originels avec les classes moyennes dans toutes leurs dimensions, le groupe Caisses d’épargne – Banques Populaires incarnait à ses yeux une solution idéale, il continue de l’incarner…même à 600 millions d’euros près.

 

CM/RZ

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Une Réponse to “Perte d’identité aux Caisses d’Epargne (paru dans La Tribune, 30 octobre 2008)”

  1. GC said

    Le tout est de savoir si c’est la clientèle qui était demandeuse de spéculation ou si c’est la Direction qui voulait jouer dans la cour des grands pour attirer des classes plus aisées sans perdre les milieux populaires .Décidément tous les dirigeants du monde de la finance jouent perso. Et tant pis pour les petits citoyens qui ne savent plus à qui faire confiance. Est-ce que nos jeunes gouvernants sauront leur insuffler une dose d’honnêteté pour que chacun puisse vivre sereinement ? Nous ne pouvons que l’espérer car je crois que la domination par l’argent a fini de plaire à la jeunesse.

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