Comme l’a avancé Michel Callon de l’Ecole des Mines, l’erreur serait de réduire le débat actuel aux seules questions des financements publics et de la réforme des organisations. L’enjeu du sursaut dépasse ces sujets pour s’inscrire, avec encore plus d’acuité, au cœur des engagements du politique – car c’est d’un projet de société dont il s’agit – et de l’économie réelle – la recherche est une source essentielle de valeur ajoutée et de croissance. Aujourd’hui, il faut faire face à la réalité d’une situation française qui s’est enlisée. Les dépôts de brevets français ont nettement baissé au cours de la décennie écoulée (6% des dépôts de brevets européens, soit deux fois moins que l’Allemagne), de même que la part de l’Etat dans le financement de la recherche-développement (70% en 1960, contre 44% désormais). De nouveaux signes confortent ce constat : la désaffection des jeunes pour les filières scientifiques, l’expatriation de scientifiques ou encore le recul des publications françaises dans les grandes revues scientifiques internationales. Or, on sait communément qu’un pays peut tirer la moitié de sa croissance de sa capacité à innover. Partant de ce morose bilan comptable, il est clair que la réflexion sur les moyens ne doit en aucun cas occulter la question du projet économique, social et industriel, qui doit sous-tendre l’action politique. Là, se joue réellement la lutte – désormais obsessionnelle – contre les délocalisations. Le maintien des emplois sur le territoire mais aussi l’appréhension de la gestion des risques doivent être revus à l’aune des politiques de recherche, d’innovation et de développement.L’histoire comme clef de lecture ? De ce point de vue, le regard des historiens des entreprises, des techniques et de l’innovation permet d’éclairer le débat actuel, et, en premier lieu, d’attirer l’attention sur deux basculements majeurs. Le premier, qui relève de la sémantique, n’est pas des moindres. Le débat s’est cristallisé aujourd’hui sur la figure du chercheur ”fondamental”, et par extension sur le scientifique et le savant, en imposant une dichotomie formelle avec les figures de l’inventeur et de l’ingénieur, et par extension le chercheur ”appliqué”. Alors même que l’environnement et les enjeux ont changé, on reste ainsi figé sur une représentation archaïque – conservatrice et cloisonnée – des lieux et des acteurs de la recherche. Deuxième basculement, celui d’une dérive élitiste négative. De plus en plus de jeunes diplômés des grandes écoles scientifiques (Centrale, Arts et Métiers, etc.) ont eu tendance, au cours de ces quinze dernières années, à préférer la finance à l’industrie… comme si le diplôme d’une grande école valait exclusivement pour sa représentation sociale, et non pour sa capacité à ouvrir à des carrières d’ingénieur-chercheur de haut niveau. La crise financière changera-t-elle la donne, les fera-t-elle revenir vers l’industrie? Au cours de ces vingt dernières années, de nombreux succès conjoints des centres de recherches des grandes écoles et d’entreprises industrielles (Thales, Snecma, CEA, etc.), ont pourtant montré l’excellence de ce type de partenariats et l’efficacité de ces passerelles technologiques (grandes écoles /universités/entreprises, et public/privé). Le mouvement de ces partenariats contractuels n’est pas marginal, il implique déjà 9000 enseignants-chercheurs.
La business history grouille également de preuves de la créativité d’inventeurs et de chercheurs qui ont su, en leur temps, investir de nouvelles disciplines (chimie, énergie, matériaux, transports, etc.), et selon le mot d’ordre de leurs anciens, ´ « la science est une », sortir de la dimension binaire ”une invention-un chercheur” pour aller jusqu’aux applications industrielles et créer des entreprises qui sont devenues de vrais champions français et internationaux. Une des clefs de cette réussite? Un environnement favorable et l’inscription de leurs innovations dans un véritable projet économique et social constamment repensé. Pas de révolution mais une capacité d’adaptation au changement dans la continuité, par accélérations en capitalisant sur les acquis positifs, les bonnes pratiques et, de plus en plus, en bousculant les méthodes de management des projets (partenariats, incubations internes, etc.).