les derniers jours de Sediver, à Saint-Yorre
Posté par labetiseeconomique le juin 13, 2008
Didier Le Gorrec, Journaliste indépendant
Bravo pour votre livre, qui met en valeur une certaine dérive du traitement médiatique et politique des affaires de ce type. Dans les questions liées aux fermetures de site, la vérité est rarement dite car elle n’arrange ou n’intéresse personne. Je voudrais dire deux mots ici de l’affaire Sediver, à Saint-Yorre, qui semble tout à fait bien correspondre à ce que vous nommez pertinemment la « bêtise économique ». L’entreprise a d’ailleurs rapporté ces événements dans un « Livre Noir », n’ayant pu trouver d’autre solution pour que l’on écoute sa version des faits. Constatant une perte de compétitivité de son site auvergnat (par rapport à son principal site de production transalpin, le coût de l’heure de travail à Saint-Yorre y était plus élevé de 87 % et le coût par personne et par an, de 57 %), Sediver, qui fait partie du groupe italien Seves, a voulu fin 2003 en finir avec la dégradation chronique de son bilan sur 8 exercices. Début 2004, la direction a demandé la consultation du Comité central d’entreprise sur un projet de fermeture. Après une première période houleuse de négociations marquées par une stratégie de blocage de la part du CCE (absence aux réunions, refus de signer les PV), Sediver a proposé finalement un projet alternatif visant à sauver 166 emplois sur 286, soit plus de la moitié des effectifs, sans compter les possibilités de départs en pré-retraite (pour une cinquantaine de personnes ni les reclassements). Le Groupe s’est alors dit prêt à investir 10 millions d’euros pour adapter l’outil industriel à de nouvelles fabrications. Un projet que l’État était prêt à soutenir {via un « plan Sarkozy », ce dernier étant alors ministre de l’Économie et des Finances} et que le Préfet a qualifié de « sérieux ; cohérent et fiable ». Mais ce plan de sauvegarde a été refusé par le CCE. Et le site a donc fini par fermer.
Il est une chose de constater le jusqu’auboutisme qui a alors été mis en œuvre par les instances représentatives du personnel (blocage des fabrications, demande d’augmentation des salaires de plus d’un tiers, proposition d’un plan B non viable, refus de signer les PV de réunion, recours systématique à l’obstruction, etc. ). Bien que contre-productif dans le cas de Sediver à Saint-Yorre (puisqu’aucun emploi n’a été sauvé de ce fait), il fait partie d’un jeu traditionnel d’intimidation et de défense des intérêts, même si ce jeu est allé un peu plus loin dans ce cas.
Il est autre chose d’analyser le traitement politico-médiatique de cette « affaire Sediver ». Avec un constat clair : les protagonistes de cette affaire ont fait l’objet d’un écho différencié dans les médias. « L’aventure humaine » étant plus encline à captiver le lecteur que « l’aventure économique », c’est l’histoire du personnel de l’usine de Saint-Yorre qui a servi de « prisme » pour évoquer le conflit. De facto, l’opinion de l’intersyndicale, ainsi que ses arguments, ont été repris dans la presse régionale et locale comme autant d’éléments supposés (et en quelque sorte légitimés) d’un récit objectif des événements. Une portée médiatique d’autant plus large qu’autour du « problème Sediver » se sont cristallisées les difficultés économiques du bassin d’emploi de Vichy-Cusset et, au-delà, celles du département et de la région. Les préoccupations actuelles de la population (en premier lieu, l’emploi et les délocalisations) ont servi de caisse de résonance à l’affaire Sediver. Dans ce contexte, les élus locaux (municipalité, conseil général, conseil régional) ont eu tendance à se positionner comme porte-parole des salariés de Sediver en particulier et de la population auvergnate en général. Ainsi ont-ils régulièrement demandé des comptes aux autres acteurs que sont l’État (ministère, préfecture) et l’entreprise. Réflexe légitime, à bien des égards : ils sont les représentants du peuple, élus par lui. On peut regretter toutefois que la classe politique locale (et parfois nationale) n’ait pas souvent développé auprès de son électorat une « pédagogie de la réalité » qui aurait contribué à sauver un nombre très important d’emplois. L’un des faits les plus caractéristiques de ce traitement médiatique est l’utilisation à tout bout de champ du mot « délocalisation » dans la presse, en particulier régionale et locale. Parallèlement au plan de sauvegarde de ce site non rentable, le groupe Seves a en effet souhaité rapprocher sa production de sa clientèle chinoise. Pour le groupe, l’ouverture d’un site de production en Chine avait pour but de se rapprocher de ce marché local, où les prix pratiqués sont très inférieurs aux prix européens. C’était donc produire en Chine pour vendre en Chine, ce qui n’a rien à voir avec une délocalisation « off shore » qui serait destinée à vendre à bas coût en France.
Dans cette affaire, la politique politicienne a donc pris le pas sur toute réflexion d’ensemble de la part des élus, notamment locaux. À cet égard, certains politiciens ont alimenté dans la communauté locale l’espoir de modifier les décisions de l’entrepreneur. Une attitude que l’on peut qualifier d’irresponsable sur un plan social : dans un pays de droit où les stratégies industrielles sont clairement élaborées par l’entrepreneur (ce que ces politiciens n’ignorent pourtant pas), alimenter de tels espoirs signifie sacrifier les travailleurs et leur famille au bénéfice de la prise de parole politique.
De ce point de vue, les propos tenus par le maire de Vichy, au conseil municipal du 8 juillet 2005, ont témoigné d’un renversement de situation notable. « Cela fait un an que je m’interdis de répondre aux attaques dont fait l’objet {le plan} Sarkozy, un an que j’ai envie de crier à la manipulation, a déclaré Claude Malhuret en séance. Maintenant que tout est fini, je ne vais pas me gêner. Parce que moi, je n’ai rien à me reprocher, contrairement à tous ces irresponsables qui ont conduit au gâchis. Aujourd’hui, chacun sauf vous {à l’adresse de l’opposition municipale} s’est aperçu de la réalité. La réalité, c’est qu’au nom des grands principes, il y a eu zéro emploi à Sediver, c’est qu’on est passé à côté de 160 emplois. Aujourd’hui, tout le monde a compris que les arguments de ceux qui ont refusé le plan Sarkozy, c’était du vent. Un jour ou l’autre, il faudra bien dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. » Des propos qui se passent de commentaires…
TRILLET a dit
Monsieur Le GORREC, lorsque l’on se définit “journaliste indépendant”, il me semble plus sain et plus honnête d’éviter de juger sans connaître la situation réelle du sujet traité.Votre approche du conflit qui a duré 2 ans (et qui continue juridiquement)est superficielle et tendancieuse. Chacun peut dire de l’autre qu’il est “bête” lorsque celui-çi n’est pas d’accord avec vous. Mais là, rien ne se fait collectivement et nous continuons à accepter celui qui a la voix qui porte le plus loin, ou celui qui manie la rhéthorique le plus habilement. Votre article est bourré de contadictions autant économiques que
dans son analyse.Comment faire comprendre que le plan visant à sauver 166 emplois était viable, en expliquant 3 phrases plus haut que l’heure travaillée à St Yorre était plus élevée de 87%??
Comment défendre a bras le corps les délocalisations (vous qui êtes indépendant??) lorsqu’il s’agit de la fermeture d’un site leader mondial de l’isolateur, sans concurence reconnue si ce n’est en interne!! et quand la menace pése sur 286 personnes, sur les sous traitants, sur l’économie d’un bassin déjà bien malade. Pensez vous que votre rôle est de continuer à proner une injustice sociale grandissante, de cultiver un intellect au service des puissants et de ceux qui égoïstement détruisent et créent les plus grands désastres humains sans se soucier des conséquences collectives. Je vous conseille de continuer votre travail de journaliste “indépendant” au FIGARO.
J’ai écrit un livre sur le combat de SEDIVER, mais je doute que cela puisse vous interesser. C.TRILLET
Didier Le Gorrec a dit
Qui est vraiment indépendant dans cette histoire ?
Cher M. Trillet.
Votre post est en lui-même un petit condensé bien représentatif, me semble-t-il, des commentaires habituellement faits dans ce genre d’affaire. Là où l’analyse scrupuleuse des événements ne doit être ni de droite ni de gauche — je ne vois pas pourquoi vous me parlez du Figaro, journal auquel je n’ai jamais collaboré ! — , on voit au contraire que vous politisez cette approche. Est-ce vraiment moi qui ai preuve de manque d’indépendance, êtes-vous sûr ? Passons rapidement sur votre emploi de grandes phrases du type « cultiver un intellect au service des puissants », qui ne font guère avancer le schmilblick. Passons également sur votre insistance à parler encore de « délocalisation », erreur abusive (et volontaire ?) de votre part : lorsque l’on choisit de fermer une usine dans le pays A et que l’on ouvre une production dans le pays B pour la clientèle du pays B, ce n’est pas une délocalisation. Dans le cas de Sediver à St Yorre, au moins la moitié de la production était déjà destinée à la clientèle chinoise, celle-ci offrant de surcroît des perspectives de développement bien supérieures au reste des débouchés.
Je passe sur tout ça car l’essentiel de mon propos, en lien avec le sujet du livre « La bêtise économique » de Catherine Malaval et Robert Zarader, n’est pas là. Il est d’analyser le processus qui a conduit à cette fermeture. Comme vous, je déplore la fermeture de Sediver à Saint-Yorre, un malheur pour les familles et pour l’économie locale. Et pourquoi en est-on arrivés là ? Si vous semblez implicitement admettre que le coût du travail y était trop élevé (manifestement, vous ne remettez pas en cause mon « 87% »), alors vous avez raison : le problème auquel l’affaire Sediver fait écho c’est avant tout celui de l’attractivité de notre territoire. À l’échelon local et régional, je n’ai pas vu beaucoup d’articles de journaux locaux ni entendu les politiques (oh, pardon) évoquer le problème. Dommage. Je souligne au passage que la critique que vous faites sur les soi-disantes contradictions de mon article — « Comment faire comprendre que le plan visant à sauver 166 emplois était viable, en expliquant 3 phrases plus haut que l’heure travaillée à St Yorre était plus élevée de 87% », avez-vous écrit — est infondée : vous qui dîtes connaître le sujet puisque vous avez écrit un livre dessus (je n’ai pas trouvé quelle est la maison d’édition, au fait), vous devriez savoir que ce plan de sauvegarde demandait des contreparties aux salariés, en l’occurrence passer de 30 heures à 35 heures hebdomadaires travaillées.
Enfin, avec vous qui donnez des leçons d’honnêteté, parlons du fond de l’affaire St Yorre. Pouvez-vous HONNETEMENT affirmer que ce plan visant à maintenir 166 emplois sur les 287 existants (sans compter les possibilités de départ en pré-retraite ni les reclassements) était un mauvais plan ? Pouvez-vous SINCEREMENT affirmer que l’absence de la culture du compromis n’a joué aucun rôle quant à l’issue finale de l’affaire ? Pour finir, pouvez-vous sans sourciller certifier que politiciens, syndicats et médias ont tout fait, absolument tout, pour promouvoir cette logique du compromis et faire en sorte qu’un maximum d’emplois soit maintenu ? Tout l’aspect accablant de cette affaire réside dans ce jeu de dupes. Ceux qui en public ont eu la posture de s’indigner de cette « délocalisation » ont obtenu pour résultat la fermeture de l’usine. Le mot « démagogie » nous vient alors à l’esprit…. Sans agressivité de ma part (contrairement au ton de votre post… ), je dirai que si le livre « La bêtise économique » contribue à ce que l’on prenne conscience du gâchis de ce genre d’affaires telles que Sediver, un grand pas sera fait. Mon propos ne va pas plus loin.
Jacky FRADET a dit
Quand, comme vous, l’on ne connais rien à un dossier, le mieux est de se taire. Je vous plaint de votre incompétence.
Didier Le Gorrec a dit
M. Fradet
Je comprends qu’étant donné votre implication dans ce dossier vous vous sentiez visé et que perdiez un peu votre sang froid. Pas facile d’entendre des choses qu’on n’a pas envie d’entendre n’est-ce pas ? Cela ne vous dispense pas de rester poli. Au passage, “connaît” s’écrit ici avec un T et “plains” avec un S. Pardon de parler orthographe mais comme vous n’opposez pas beaucoup d’arguments précis, je ne vois pas de quoi l’on peut discuter sur le fond…